Hendaye, frontière – par Glória da Silva

Hendaye, frontière

Sa belle mer bleue, je l’ai aperçue pour la première fois le 16 juillet 1972. Je ne connaissais pas encore son nom. Le train s’arrêta là. Plus de mer bleue par la fenêtre du train. La gare d’Hendaye m’ordonnait de descendre. Contrôle des passeports. Le  blanc immaculé des blouses au   contrôle sanitaire. Et nous, tous alignés les uns derrière les autres. Des inconnus parlant une langue inconnue. Des fonctionnaires de l’ONI, chargés de l’accueil aux portes de la France. De la France et du français partout autour de moi. Mon plus long voyage en train, mon voyage d’émigration. Le train roulait déjà depuis des centaines de kilomètres en terre étrangère. Mais c’est là, à Hendaye, que je quittai réellement mon pays natal. Vérifications. « Le titulaire de ce passeport a satisfait aux obligations relatives à l’immigration, en application de la Convention Franco-Portugaise du 31 Décembre 1963. Il est bénéficiaire d’une autorisation de groupement familial. Porto – 14.07.72 – République Française –  Office National d’Immigration  (l’ONI)».

Transbordement. Des valises bien ficelées, des sacs débordant de tout, des enfants traînants de fatigue, une foule désordonnée de passagers novices, enfin des voyageurs atterrissant sur la lune. Le train pour Paris – Austerlitz se tenait, prêt, sur le quai en face. Entre lui et nous un haut grillage. Nous avons suivi le mouvement qui s’engageait dans un souterrain. Au bout du tunnel mon père m’envoya devant, repérer le wagon et réserver les places. A qui dire ma peur de me perdre ? Et dans quelle langue ? C’est là, à Hendaye, que je quittai définitivement mon enfance.

Par la suite, j’ai eu souvent l’occasion de revoir cette gare. Dans les deux sens. Même ambiance de transport de bestiaux que l’on estampille. Et parfois l’air irrespirable du train pour Paris qui entassait le double de passagers. La correspondance ratée ne bousculait en rien les horaires français. Même, plus tard, le confort des places couchettes ne nous épargnaient pas cette halte forcée au seuil des terres de France. Le train reculait un peu dans un  toussotement nerveux et disparaissait dans un hangar. Personne ne descend. On montait le tout. Et les essieux redescendaient plus larges ou moins larges, plus espagnols ou plus français. Canicules des mois d’août.

On roule sur la Nationale 10 comme sur des rails. Droite. Plate.  Et elle mène aussi à Hendaye. A son poste frontière. Longtemps avant, bien avant que la voiture ne ralentisse, je voyais le geste du bras du garde frontière donnant l’ordre de sortir du rang. Injonction au ralenti comme dans un cauchemar. Je listais les motifs possibles. Quatre enfants comptent pour deux passagers ? Les fesses serrées, je cherchais un bout de banquette. Je ne voyais que la suspicion dans le  regard  du policier qui dévisageait   celui qui ne faisait pas partie de la fratrie. Et voyageait avec de faux papiers. Tampon « sortie ». Tampon « entrée » Jamais au poste frontière d’Hendaye on nous demanda d’ouvrir les bagages, de démonter les banquettes ou d’avouer que nous transportions plus de deux bouteilles de vin de Porto.

Hendaye est une belle ville du pays basque français, dit-on. Moi, je vous dis que Hendaye est une gare. Moi, je vous dis que Hendaye est un poste frontière.

Gloria da Silva – Novembre 2006

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