Il était une fois une porte qui, au Mozambique, ouvrait vers le Mozambique. Tout près de la porte, il y avait un portier. Un indien mozambicain est arrivé et a demandé à passer. Le portier a entendu des voix disant :

–         Ne  lui ouvre pas ! Ces gens-là ont la manie de passer devant !

Et le portier ne lui a pas ouvert la porte. Est arrivé un métis mozambicain, voulant entrer. À nouveau, on a entendu des protestations :

–         Ne le laisse pas passer. Ceux-là ne sont pas la majorité !

Un blanc mozambicain est apparu et le portier a été assailli de protestations :

–         N’ouvrez pas. Ceux-là ne sont pas des gens de notre origine !

Et la porte est restée fermée. Un noir mozambicain est arrivé et a demandé à passer.  Et tout de suite se sont levées des protestations :

–         Celui-là est  du Sud . On en a marre de ces préférences  …

Et le portier lui a nié le passage.

Un  autre mozambicain de race noire est apparu, réclamant le passage :

–         Si vous laissez passer celui-là, nous allons t’accuser de tribalisme !

Le portier a gardé à nouveau la clé, ne consentant pas à la demande.

C’est alors qu’est apparu un étranger, donnant des ordres en anglais, avec  le portefeuille plein d’argent. Il a acheté la porte, a acheté le portier et mis la clé dans la poche.

Depuis lors, aucun autre mozambicain n’est passé par cette porte-là,  par où, à une époque passée, ouvrait du Mozambique vers le Mozambique.

* Cette expression a un lien avec une autre, datant des années 80, où il était question de définir le Mozambique comme le pays du «deixa-andar» (laisse-aller, laisse-passer). «Deixa» est devenu «Queixa» qui signifie plainte mas aussi n’importe quelle protestation

MIA COUTO, Esquisse de portrait par Albano Cordeiro

une voix du Mozambique

Mia Couto, écrivain, a toujours vécu au Mozambique. La mozambicanité l’imprègne. Dés sa jeunesse Mia a adhéré au combat d’idées et d’action pour la libération du pays de la domination coloniale.

Militant et intellectuel, il s’est engagé dans le militantisme au sein du parti gouvernemental. Il fut ainsi directeur de l’Agence d’Information du Mozambique (AIM), de la revue mozambicaine «Tempo» et du quotidien pro-gouvernemental «Noticias» de Maputo. Ce fut sa période d’activité journalistique qu’il quitte pour l’université (diplôme de biologiste) et pour  l’action pro-environnementale. Cette démarche a quelques fondements dans un désir d’avoir  l’indépendance dans ses jugements.

Mia Couto a produit plus d’une vingtaine d’œuvres littéraires et obtenu divers prix littéraires  internationaux dont le Prix Camões (2013), qui s’adresse  à la littérature lusophone.

MOZAMBIQUE – quelques repères

Les comportements sociaux sont étroitement liés à des idées «toutes faites» voire à des idéologies plus ou moins repérables.

Au  Mozambique, les «idées faites» comme les propos «anti-phrases faites» et les idéologies portent la trace du contexte des relations entre les diverses composantes de la population, pendant la période coloniale.

Après l’indépendance (1975), le rapport des individus et groupe au pouvoir – naturellement très centralisé et concentré – va changer. Mais en définitive, il reste le même. Qui – d’une manière ou d’une autre – peut être associé –par des indices réels ou imaginairement- au pouvoir en place, a le risque d’être considéré «des nôtres». Si, par contre, la personne ou le groupe, montre des indices jugés «contraires» des autres cités précédemment, sera pris –du moins spontanément- comme  «un-e qui n’est pas des nôtres». Voir comme quelqu’un-e dont  il faudra se méfier.

Parmi ceux qui spontanément sont pris comme étant «du côté du pouvoir», il y a, comme dans d’autres secteurs de la société, des différentes identifications avec ce pouvoir. Ainsi, certains mozambicains, ethniquement désignés, sont considérés – pour des raisons qui sont considérées valables par un grand nombre de mozambicains – comme les «artisans de la libération nationale». Ils proviennent de deux peuples du Mozambique : les Macondes, et les Xanganas. Les Macondes habitent la région du Nord, à la frontière avec la Tanzanie. C’est la région qui a le plus participé à la «guerre de libération». Ils sont, depuis l’indépendance,  particulièrement représentés dans les forces armées à divers échelons. Les Xanganas sont le principal peuple habitant la région Sud du Mozambique (entre le fleuve Save et la frontière sud avec l’Afrique du Sud) où se trouve la capital Maputo. Une région avancée, sur le point de vue d’implantations scolaires, et d’emploi qualifié. Sont originaires de cette région la plupart des leaders politiques qui ont construit le parti gouvernemental et en ont assumé divers postes de direction.

Cette situation expliquerait pourquoi d’autres peuples du Mozambique ont le sentiment d’avoir été «laissés pour compte». C’était parmi ces peuples, comme les Sena, les Ndau, les Macua, les Shona et autres, que le mouvement rebelle RENAMO (Resistance Nationale du Mozambique) a recruté pendant la guerre civile qui a duré une quinzaine d’années (1977- 1992). C’est à dire plus que la lutte contre le colonialisme portugais. Ceci étant, cela ne signifie pas que a RENAMO était l’interprète des revendications de ces peuples. La reconnaissance de leurs identités collectives était certes prise en compte ne serait-ce qu’à cause de leur engagement, mais celui-ci avait bien d’autres  objectifs, dépassant ceux des combattants eux-mêmes. A guerre civile pouvait également être vue comme la lutte de deux élites luttant pour avoir chacune sa part de pouvoir, dans la mesure où l’une d’entre elles une avait le sentiment d’en être écartée.

Ce texte a d’abord été publié dans le blog d’Albano Cordeiro.