La question de la participation des étudiants des colonies portugaises au commencement des luttes pour l’indépendance (1961)

A propos de la sortie de l’ouvrage « Opération Angola – Soixante étudiants africains exfiltrés du Portugal de Salazar» – une action secrète de la Cimade en 1961 » *.

Par Albano Cordeiro, sociologue économiste et politologue – Fév. 2018

Lorsque, pour la première fois, je prends connaissance de l’édition d’un livre sur la sortie collective clandestine du Portugal, en 1961, d’une soixantaine d’étudiants des colonies portugaises, majoritairement angolais, je me suis senti concerné. Le sujet de cet ouvrage faisait venir à la mémoire une partie –très ancienne – de l’histoire de ma vie.

Le texte de l’ouvrage présenté ici raconte le processus qui a mené un réseau d’organisations protestantes à monter une opération d’envergure pour soustraire quelques dizaines de jeunes africains acquis à la lutte pour l’indépendance de leur pays d’origine à l’emprise des autorités portugaises, les rendant ainsi disponibles pour participer à la lutte de libération tout en poursuivant leurs études.

Un ouvrage sur cet épisode était imaginable vu la singularité de cette opération et des protagonistes impliqués dans les aspects organisationnels. Il reste que, outre les aspects techniques et organisationnels que cela pose, les aspects politiques sont également à ne pas négliger.

Sur cet angle, l’ouvrage aborde ici et là le contexte et la conjoncture attenants aux forces politiques intéressées, à un titre ou à un autre, au succès ou à la non réalisation du but recherché.

Le sujet central autour duquel se déroule le récit est bien celui des aspects organisationnels. Mais en effet, il était également envisageable de réunir des données concernant l’insertion politique des étudiants contactés et de ceux qui ont participé réellement à l’ « évasion clandestine ». A notre avis, ces aspects sont insuffisamment abordés.

Il était indéniable que le mouvement de libération d’Angola était bien – et de loin – le plus avancé en termes de mobilisation politique pour ce but. Il n’est donc pas une surprise d’apprendre qu’une cinquantaine d’étudiants sur une soixantaine étaient d’origine angolaise. Par contre, des étudiants d’autres origines (mozambicaine, capverdienne, bissau-guinéenne et santoméenne) s’y sont joints. Ceci est aussi révélateur de l’état des rapports entre les divers mouvements de libération, constitués ou en voie de constitution. Ainsi on peut remarquer que certains mouvements et certains leaders sont plus cités et reviennent plus souvent dans le récit, que d’autres.

Nous constatons que le nom d’Agostinho Neto est quasi absent du récit (à deux exceptions près, mais sans liaison significative avec le texte). De même Amilcar Cabral e Viriato da Cruz. Certes, ils n’étaient pas associées à l’initiative, mais ils ont pu avoir une opinion sur ce que s’est passé.

L’opération étant – comme il a été dit – « l’église en action », il n’est pas étonnant que le nombre d’étudiants se réclamant des principes et pratiques chrétiennes, principalement protestantes s’est avéré important, rivalisant avec ceux se réclamant du marxisme-léninisme. Pourtant, la prépondérance de ceux-ci dans les cercles pro – indépendance était alors connue.

Au vu du sujet abordé, qui relate une action politique collective à laquelle participent des jeunes diversement engagés politiquement, l’intérêt principal pour le lecteur politisé est celui de connaitre les raisons et motivations qui les ont amenés à s’associer.

Il apparaît clairement que le rôle de principal organisateur revient à Jacques Beaumont(1), alors secrétaire général de la CIMADE, confirmant ainsi le fait d’attribuer à celle-ci la responsabilité du déroulement et du succès de l’opération.

La motivation des étudiants contactés pour le départ du Portugal a été d’abord celle d’un souhait de se libérer du contrôle des autorités portugaises, que quelques recruteurs actifs partagent avec d’autres étudiants africains –angolais ou pas. C’est le cas du recruteur méthodiste Pedro Felipe(2) et de Vieira Lopes(3), étudiants engagés politiquement, mais aussi de Daniel Chipenda (Coimbra) et de Lima de Azevedo (Porto)(4).

Là aussi, leurs opinions auraient été utiles pour avoir une vision globale des évènements cités.
Le succès de l’opération est dû en grande partie au souci qu’ont eu les organisateurs de se « couvrir » face aux imprévus susceptibles de faire échouer en cours. Un ministre et un secrétaire d’Etat sont aussi mis au courant de l’opération(5). Des soutiens qui, en outre, peuvent faciliter certaines opérations et avoir accès à des moyens pour mener l’opération.

Une vingtaine de ces étudiants exerceront des responsabilités dans les mouvements de libération et dans les gouvernements post indépendance. Un leader de mouvement nationaliste, Eduardo Mondlane, s’est déplacé au foyer de la CIMADE d Sèvres, dans la banlieue de Paris, pour une rencontre avec Joaquim Chissano(6) e Pascoal Mocumbi(7). Le premier sera Président de la République du Mozambique à la fin des années 80, et le deuxième son Premier Ministre.

Outre le petit nombre de mozambicains participant à l’opération de la Cimade, d’autres se sont exilés, avant ou après, Parmi ceux-ci on trouve également des noms de personnalités politiques, telles que Oscar Monteiro e José Luis Cabaço, qui ont exercé des responsabilités ministérielles.

Bien que préparée dans le plus grand secret, il reste relativement étonnant le fait que la police secrète salazariste a appris l’opération quand elle était déjà en cours (et à l’approche de la fin de la même) par la police espagnole. Un communiqué du gouvernement portugais daté du 17 juillet 1961 informe qu’une soi-disante « Organisation pour la protection des pays du tiers-monde »(8) chercherait à « impliquer des jeunes étudiants d‘outremer dans des activités subversives ».

L’arrestation à la frontière espagnole (coté pays basque) d’un minibus de l’opération Cimade en cours, le 30 juin, a été le motif de la mise au courant de la police portugaise. Salazar se proposait d rapatrier les étudiants à Lisbonne. Franco, répondant à d’autres exigences, décida les laisser poursuivre leur voyage vers la France. « On ne peut qu’imaginer la fureur de Salazar »)(9) .


Notes : 
(1) Jacques Beaumont est cité par les auteurs du récit, dès l’Introduction (p. 13), comme principal organisateur de l’opération,. Il est aussi précisé qu’il a pris ces responsabilités à la demande du Conseil œcuménique des Eglises, saisi par l’Eglise Méthodiste des Etats Unis.
(2) Pedro Filipe est cité à plusieurs reprises (voir pages 45, 47, 50, 59, 90), en particulier dans un sous chapitre, p. 167 le désignant représentant de la « Fédé » (Protestante africaine) et ayant un rôle essentiel auprès de la COE et dans le recrutement des candidats à l’ »évasion ».
(3) Vieira Lopes est l’autre recruteur, désigné comme « leader du groupe politique », sous entendant probablement des militants MPLA (cité p. 90, 115, 125 et 127).
(4) Cité p. 147.
(5) Il s’agît de Robert Buron et de Bernard Tricot. Et aussi de Maurice Couve de Murville (« membre de l’Eglise Reformée »), Ministre des Affaires Etrangères.
(6) Voir pp. 14, 95/98, 143, 156, 165.
(7) Voir pp. 139/140.
(8) Voir p. 151. Cette « organisation » devrait protéger les étudiants africains d’« une hypothétique persécution à venir par le gouvernement et la population en réponse aux évènements en cours dans le nord de l’Angola ».
(9) Voir page 136.

 


QUAND UN EXILÈ REJOINT D’AUTRES EXILÉS

Je n’étais pas angolais mais un jeune d’origine portugaise grandi au Mozambique dans les années 40 et 50, et que se sentait mozambicain. Mozambicain dans un pays libre et progressiste. Je soutenais le principe d’un Mozambique indépendant.

A la fin des années 50, je pars au Portugal pour poursuivre mes études, et je deviens adhérent de la « Casa dos Estudantes do Império » de l’Université de Porto où je me suis inscrit en 1958. Je participe à sa création en 1959 et je deviens son Secrétaire Général en 1961.

Courant Mai 1961, un étudiant angolais adhérent (J. Lima de Azevedo), est venu me rencontrer au siège me demandant de consulter le cahier des inscrits à l’association alléguant un besoin d’annoter leur nom. Normalement, il ne disposait pas du droit de consulter le cahier des inscrits. Et j’étais dans le droit de lui poser des questions concernant les raisons de sa demande. Je me suis gardé de le solliciter à s’expliquer.
Je le connaissais relativement bien suite à notre fréquentation des cercles informels des étudiants dits « ultramarinos » (originaires des colonies portugaises), spécialement angolais. Et je connaissais sa qualité de membre du MPLA., le mouvement de libération angolais que jouissait de ma sympathie. J’ai perçu que des raisons politiques sérieuses motivaient la demande de Lima de Azevedo. Des raisons importantes puisque sur celles-ci le silence s’imposait.

Des jours passent (une semaine ou plus) et j’apprends que plusieurs étudiants angolais étaient « disparus » depuis plusieurs jours. On apprend par la suite que, de même, à Coimbra et à Lisbonne, des étudiants angolais – ainsi que d’autres « ultramarinos » – étaient « disparus ».

On m’informe que le Secrétaire Général de la CEI de Lisbonne et celui de celle de l’Université de Coimbra avaient été appelés à la PIDE et interrogés sur ces « disparitions ». Autrement dit, j’étais le suivant.

Ma décision fût quasi immédiate. Je me devais de rejoindre le groupe de ceux qui venaient de s exiler.
Il fallait avoir un passeport. Je pourrais en avoir un puisque j’avais été exempté du service militaire lors de l’examen d’entrée dans l’armée fait au Mozambique avant mon départ en « métropole ».

Je pars pour Lisbonne, où j’aurais plus de chances d’échapper à un refus de passeport venant de la PIDE, puisque je n’y habitais pas. J’ai donné l’adresse d’une tante habitant Lisbonne.

A peine reçu le passeport, je prends quelques affaires et je cherche un train pour la frontière de Vilar Formoso. Quelques heures après, je traverse la frontière à pied et je me mets à demander du stop. Cela s’avère difficile et il est déjà la nuit quand j’arrive à Valhadolid. J’ai demandé à des gens s ils pouvaient m’héberger pour une nuit. Et j’ai obtenu un hébergement.

Je m’affole du temps pris pour arriver à Valhadolid. Malgré mes faibles disponibilités en argent, je prends un train pour San Sebastian, ville à quelques dizaines de kilomètres de la France. Là j’ai cherché un auberge de la jeunesse et le lendemain j’arrive à la frontière française.

De nouvelles difficultés de stop feront que je dormirais ce jour-là dans une étable derrière un bar au bord de la route. Mais le lendemain le stop me permet d’arriver à Orléans, déjà près de Paris, où je prends un auberge de la jeunesse.

Après 6 jours de voyage j’étais donc à Paris, où je cherche un dortoir peu cher qui se trouvait près de la FAO.

Une fois arrivé à Paris j’entame des recherches pour joindre le groupe des « fugitifs ». Un endroit me semblait proportionner des chances de me trouver face à face avec l’un d’eux : le carrefour du Bd. St. Michel avec la rue qui donne sur le Panthéon, lieu de rencontre de touristes.

Et là, un jour, en montant un escalier pour accéder à un self-service, j’entends, derrière, parler portugais. C’étaient des membres de la CEI de Porto.

Le but du voyage était atteint. Le surlendemain, j’ai eu une rencontre avec Lima de Azevedo et je suis intégré dans le groupe qui était hébergé dans le foyer de la CIMADE à Sèvres., dans la banlieue proche de Paris.

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