Le récit de mon voyage jusqu’en France – par Daniel da Silva Macedo

Le récit de mon voyage jusqu’en France

Juste après Braga

Les choses ont mal tourné

Nous sommes montés dans le car

Et là déjà quelle frayeur

Une demie heure après

La police a surgi

S’est postée devant le car

Pour lui barrer la route

Un policier est monté – c’était un sergent

Il nous a bien regardés

Et il a fait descendre deux gars

Quelle peur on a eu que ça tombe sur nous

Une autre frayeur nous attendait

Il a ordonné au car de se garer

Nous étions terrorisés

Qu’il vienne nous débarquer

Après un signal

Le car a pu repartir

Nous étions rassurés

Et avons cessé de nous inquiéter

Après quelques mètres

Le car s’est arrêté

Quelle nouvelle frayeur

Quand le passeur s’est levé

Après que le passeur s’est levé

Nous sommes descendus aussi

Et là il nous a demandé

S’il manquait quelqu’un

Nous lui avons demandé

S’il n’avait rien remarqué

Quand le sergent est monté

Deux hommes sont descendus avec lui

Le passeur nous dit aussitôt

Très surpris

Ça tourne mal

Nous sommes tous perdus

Le passeur nous dit soudain

Sautez avec moi

Une voiture arrive

Il y a peut-être danger

C’est ce qui s’est passé

La peur nous a saisis

Cachés au milieu des ronces

Quand la jeep est passée

Dans l’eau jusqu’aux genoux

Nous avons dû tenir bon

Et puis le passeur nous a dit

Il nous faut y aller

Ainsi nous avons marché

Mais avec l’envie de pleurer

En pensant que ce n’était que le début

Et que ça se passait si mal

Les pentes de la montagne étaient terribles à gravir

Nous avancions à grand-peine

Par des chemins étrangers et sombres

La pluie tombait  et l’orage grondait

Le passeur nous dit alors

Maintenant  attendez-moi ici

Je vais aller sur la route

Voir si la voie est libre

Si je ne reviens pas –  a dit le passeur

Faîtes bien attention

C’est  que j’ai été pris

Et emmené en prison

Mais grâce à Dieu

Rien de tout cela n’est arrivé

Dans les délais prévus

Le passeur est revenu

Nous avons continué notre voyage

Mais très abattus

Toujours au Portugal

Et déjà si fatigués

Puis nous avons retrouvé d’autres compagnons

Couchés dans une grange

Pleine de puces et des rats

Quelle bonne partie de rire

Tard dans la nuit

Nous avons entendu des bruits dehors

C’était la police qui rôdait

Qui essayait d’ouvrir les portes

Trois nuits de suite

Cela a recommencé

Et nous tous tenaillés par la peur

D’être arrêtés

Nous sommes restés là

Cinq jours sans pouvoir sortir

En permanence dans l’incertitude

En permanence sur le qui-vive

Un samedi à sept heures et demie

Nous sommes sortis de là

Pour rejoindre le camion

Par des chemins inconnus

Après tout ça

Deux heures de car

Sept heures et demie à pied

Pour traverser la frontière

Le chemin que nous avons pris

Sans tracé ni contours

Etait des plus difficiles

Et longeait des précipices

Nous avons pris un camion

Et pensions nous y reposer

Nous sommes arrivés à Madrid

Encore plus fourbus

Nous avons roulé 24 heures en camion

Sans mettre le nez dehors

Un des gars que la soif rendait fou

Aggravait notre tourment

En arrivant à Madrid

Le camion  s’est arrêté

Le camarade fou de soif

En bas du camion  s’est jeté

Après cet épisode

Nous avons toujours été  assaillis

Par tant de peines et de peurs

Je ne sais comment nous en avons réchappé

Puis sur une colline

Près de Pampelune

Trempés et morts de faim

Nous avons caché notre honte

Cinq jours dans la montagne

Cinq  nuits sous la pluie et dans le froid

Nous avons été contraints de descendre

Pour  demander à manger

Avec l’envie de pleurer

Contraints d’en arriver là

Contraints de demander de l’aide dans les maisons

Ne voulant pas  mourir sur place

Au cinquième jour nous avons décidé

Chacun devait se prononcer

Nous devions choisir une direction

Même si nous allions en prison

Dans une montagne d’Espagne

Ce scélérat nous a abandonnés

Des hommes mariés et des célibataires

Trente cinq hommes il  a laissés

De toutes ces épreuves traversées

Je ne peux pas tout raconter

Car raconter dans le  détail

Personne n’y croirait

Avec nos faibles forces

Nous avons repris la route

Apaisant alors notre faim

Avec des sardines du pain et du vin

Après les sardines le pain et le vin

Nous nous nous sommes remis à marcher

La peur nous ayant quittés

Nous nous sommes mis à chanter

Accompagnés de nos chants

Nous avons réussi à passer

Les carabineros nous ont vu

Et ne nous ont pas arrêtés

Ce voyage a duré

Du lever au coucher du soleil

Nous avons dû nous arrêter

Et attendre un passeur espagnol

Le passeur s’est présenté

Et avec lui nous avons négocié

Pour qu’il nous mène en France

Et cette nuit nous avons dormi là

A trois heures du matin le 13 février

Nous avons repris la marche coûte que coûte

En trois jours et trois nuits

Nous avons atteint la frontière française

A la gare de Bayonne

Le passeur nous a quittés

Et nous avons pris le train

Avec le billet qu’il nous avait acheté

Nous avons continué notre voyage

Et sommes arrivés à Bordeaux

Seul et sans connaître personne

Je me disais “ que Dieu me vienne en aide ”

Seul avec mes pensées

A l’intérieur de cette gare

Je me voyais perdu

Ça me faisait mal au cœur

Dieu m’a donné une idée

Celle de me faire mendiant

Car je ne trouvais personne

A qui je pouvais m’adresser

Je suis allé vers un policier

Et il m’a écouté

Mais ne me comprenant pas

Il a appelé quelqu’un pour parler à ma place

Quelques minutes après

J’ai pu enfin me calmer

Voyant un Portugais

Avec qui j’ai pu parler

Montrant au Portugais

La direction que je cherchais

Il m’a acheté un billet

Et n’a pas pu davantage m’aider

Il m’a aussi donné dix francs

Pour que j’achète du pain et du vin

Pour que je puisse tenir le coup

Et parvenir à destination

Après avoir mangé le pain

Je me suis assis dans un jardin

J’avais tellement faim

Que tout le monde me regardait

L’heure du départ est arrivée

Je suis monté dans le train

Et jusqu’à Clermont Ferrand

Quelles ne furent mes pensées

Du 1er au 15 février 1966

Ce furent quinze jours de tourments

Portugal-France par des petits chemins

Et seulement 24 heures de camion

Daniel da Silva Macedo –  février 1966

A propos de Hugo 79 Articles
Président de l'association

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*