Poésie entre deux rives : Alice Machado, les songes de Rafael

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Immigrés économiques ou exilés politiques, les poètes portugais de France expriment, qu’ils soient populaires ou érudits, les sentiments et les messages propres de tous ceux qui vivent entre deux rives, entre deux mémoires.

Leur voix poétique est l’écho des drames et des espérances de milliers d’hommes et de femmes partis à la recherche d’un avenir meilleur. Publiée initialement dans d’éphémères bulletins ou journaux associatifs, puis diffusée à travers les radios libres ou les radios locales, grâce au dur travail de quelques francs-tireurs agissant hors des circuits politiques et intellectuels reconnus, l’expression poétique portugaise en France tente de gagner une nouvelle “visibilité”.

Dans la présente rubrique, tous les 15 jours environ, nous présenterons un de ces poètes, à travers une brève notice biographique et quelques poèmes.  

 

Alice Machado

 

couv Les songes de Rafael - A Machado

 

Née au Portugal, dans la province de Trás-os-Montes, qui servit de cadre à son premier roman, « À l’Ombre des montagnes oubliées » (1991), Alice Machado arrive en France au début des années 70, après un voyage « a salto », comme des milliers de ses compatriotes. Les premières années furent difficiles, dans un logement social d’une cité ouvrière, avec ses parents et ses frères.

Puis ce fut l’apprentissage du français à l’école (« j’adorais apprendre cette langue »), les petits boulots, l’Alliance française et l’entrée à l’université, à Paris, où elle obtient une maîtrise en Lettres Modernes et découvre Gérard de Nerval, qui deviendra son sujet de doctorat et de son essai, « Les figures féminines dans l’œuvre de Gérard de Nerval ».

Auteur de plusieurs recueils de poésie, de romans et d’essais, directrice littéraire aux éditions Lanore, elle a aussi participé à de nombreux événements littéraires majeurs, en France et à l’étranger.

LAPIS LAZULI

C’était au crépuscule d’un jour

En octobre je crois,

J’étais ivre, comme toujours

Je regardais les bateaux dériver

Assise sur un rocher de Leça

Une ville maritime

Antonio Nobre était là

Le poète désespéré Seul,

En silence, déjà en deuil de moi

Et puis à ma droite il y avait mon ancêtre

L’immense Miguel Torga

Lui,

Il me parlait une langue que j’avais entendue autrefois dans mon enfance là-bas, en plein coeur de ma patrie intérieure maintenant brisée pour moi, dans une ville de granit un soir traversant avec mes frères une rivière qui cache une frontière et les gardes, qui tirent sur les enfants, l’effroi…

(Alice Machado,  “Lapis lazuli”, extraits, in “L’agitation des rêves”)

J’ENTENDS LA VOIX DE MON PÈRE

Ce soir-là des nuages en chair vive flottaient au-dessus des montagnes d’autrefois, tout près d’ici sous le ciel de Ribeira. Il y avait une paix presque irréelle une passion d’attente juste avant la grande poussée d’avril et celle des œillets rouges impatients de faire exploser la sève de leur liberté Mais à quoi bon rester ici? Disait la voix de mon père: Tu es la poésie errante l’émoi de l’humanité Pars, cherche encore reviens la tête emplie de rêves déchiquetée par les vents Et ramène-moi les mirages du pays des chimères Et surtout le parfum de celui des Lumières Mais, je le sais déjà: lorsque tu arriveras dans ma demeure de granit Cherche-moi dans celle de l’Éternité…

(Alice Machado, extraits, in “Les songes de Rafael”)

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