Que nous reste-t-il de nos premières années vécues en France ? De ces années riches en événements où l’on emménage  dans une nouvelle vie ?*

La famille se réduit brusquement à un face à face parents enfants et on ne pleure pas les grands-parents qui meurent au loin. On sèche les larmes du « grand garçon », scolarisé dans une classe de petits. « Il faut d’abord apprendre le français », ça ne console pas un enfant. Les mères confient leurs petits à l’école maternelle – une belle nouveauté pour elles  – et se dépêchent d’apprendre à faire du vélo. On ne marche pas de la périphérie  au centre ville. D’ailleurs, on ne marche pas ailleurs non plus. Tout est loin. Et les automobiles qui passent sont toutes conduites par des inconnus. Je les revois zigzagant  sur leur engin, sur la route peu passante devant notre maison. Chaque jour plus sûres d’elles, saluant déjà leur autonomie retrouvée.

Beaucoup attendront les 18 ans du fils aîné pour acheter cash une automobile. On prendra en photo la Renault 18 bleu foncé. Le père prendra la pose en faisant semblant d’ouvrir la portière côté conducteur.

On ne photographie pas le manque. On photographie le moment fugace où l’on pense avoir concrétisé son rêve et atteint le bonheur. Comment photographier trois ans sans vacances ?

Aucune image possible des chuchotements perçus à travers la cloison où je devinais les discussions sur l’argent emprunté. Pas d’images. Que des émotions. C’est pour cette raison aussi que peu auront posé devant la chaîne de montage ou sur le chantier. Toute l’énergie  est vouée à l’oubli de celui ou de celle  que l’on était avant et à l’acquisition rapides des nouvelles tâches. Les femmes, elles, s’activent pour ne pas devenir ce qu’elles n’ont jamais été : femme au foyer. Et cherchent « des heures à faire », en rêvant de mieux.

Mais il y a  pléthore de photographies dans l’album de famille montrant de grandes tablées surchargées de plats portugais. Est-ce un dimanche ordinaire ? Un anniversaire ou la communion du petit ? Et ces photos se feront plus rares lorsque les parents auront de plus en plus de mal à retenir leurs grands adolescents à table, eux que la vie appelle au dehors, eux qui n’entretiennent pas de souvenirs.

 Glória da Silva – 23.05.05