Voyage au Pays de l’étranger

(…)
 » Adeus « ,  » Adeus  » ! Mes oreilles bourdonnent encore des sanglots et des pleurs. Mes mains et ma peau palpent toujours la tristesse de ces  » adeus  » . Dans ma tête un dur combat se déroule opposant désir de partir en France et désir de rester à Benavente. Dans mon ventre, mes entrailles dansent un fandango endiablé qui me fait mal.
Je suis là. Présente à tout, faisant provision de ces derniers instants, comme si demain je devais mourir à cette vie.

Je suis habillée d’un pantalon jaune, avec des grandes fleurs. C’est la première fois que j’en porte un et j’ai l’impression d’enfreindre un interdit en le mettant. Mais ma mère, qui a déjà fait le long voyage Lisbonne-Paris, veut absolument que je sois ainsi vêtue pour me protéger des regards des hommes dans le train.  » Il ne faut pas que tu montres tes jambes « , me dis ma mère d’une voix à cheval entre l’autorité et la protection.
A nos pieds nos valises attendent, bourrées à craquer de tous nos vêtements. Nous partons pour une durée indéterminée. Nos billets sont un aller simple. Assis dans les deux voitures nous nous dirigeons vers Lisbonne.  » Estação de Santa Apolónia « .
Dans cette gare immense, des centaines de personnes, peut-être des milliers m’écrasent de leur nombre et de cette atmosphère de rupture, de déchirure. Des trains arrivés en gare une odeur nauséabonde s’échappe, une odeur de corps fatigués, harassés par vingt quatre heures de voyage, une odeur de nourriture avariée et d’urine. Je suis prise de nausée. Et mes yeux ont toujours du mal à s’ouvrir, les poches n’arrivent pas à se dégonfler. J’ai toujours envie de pleurer.

Notre compartiment est au milieu du train. Pour l’atteindre mon père donne le ton : crier, bousculer, pousser, engueuler, être les plus forts ! et à cinq on impose. Les valises ?… Trop de bagages ?… Mon frère à l’intérieur du compartiment, mon père à l’extérieur, on se passe les valises et on essaye de les caler dans le compartiment. Trop petit, pas de place. Plus l’heure du départ approche, plus le train se remplit de gens qui crient, se heurtent, se disputent, se concentrent, dans les compartiments, les couloirs, les toilettes. Partout il y a du monde !
(…)
Dans ce train des odeurs fortes de nourriture me provoquent une espèce d’ivresse nauséeuse : ça sent la morue salée, la viande de porc, l’ail et l’oignon, le vin et l’huile d’olive, bien forte, et, surtout, ça sent la transpiration et les pieds ! Il fait chaud ce six août. A l’aube déjà je transpirais, et là dans ce train la chaleur épaissit les odeurs, les rend palpables, presque visibles.

Des heures et des centaines de kilomètres plus tard, je deviens insensible aux odeurs, aux parfums et aux bruits. Je suis odeur, parfum et bruit.

Dans le compartiment, assis sur les sièges, tout le monde essaye de dormir. Dans les couloirs, près des toilettes, entre les wagons, partout il y a des gens qui tentent désespérément de caler un peu le dos, les jambes, la tête, contre une paroi, une valise, une personne inconnue. Dans notre compartiment, je suis assise face à  » ToinoZé  » et je l’observe avec tendresse. La tête penchée sur le voisin de gauche, qu’il ne connaît pas, mon frère dort profondément. En dormant, il bave et prononce des sons bizarres. Gênée pour le voisin, j’essaye de réveiller mon frère. Mais aussitôt ses yeux se referment et sa bouche se lâche à nouveau. Mon père ne dort pas, il veille sur nous. Ma petite sœur est calée contre  » mae  » et dort profondément, et notre mère n’ose pas bouger pur ne pas la réveiller.

Je me sens sale. Mon joli pantalon jaune tout neuf a perdu son éclat. Il devient marron et gris par endroits. Et puis il y a cette odeur de petite fille mal lavée qui me terrorise. Je n’aime pas sentir mauvais. Dans ce  » train à volaille  » accéder aux toilettes est un vrai parcours du combattant. Et même si j’y vais, de toute manière, il n’y a même plus d’eau au robinet du lavabo. Il faut sentir mauvais jusqu’à l’arrivée. Et dans cette puanteur nous sommes tous égaux.

Le sept août 1971. Il fait une chaleur atroce dans ce train. Nous arrivons à Paris, Gare d’Austerlitz.

A l’arrivée mon frère ManelJoquim et sa femme, Manuela, nous attendent.
Pour sortir de ce train c’est encore pire que pour y entrer. Avec l’aide de mon père j’arrive à m’extirper de ce boyau géant. Sur le quai je regarde ébahie. Le boyau géant accouche par toutes ses fenêtres ! D’elles sortent indistinctement des nourrissons, des enfants, des bagages, des grandes carafes d’huile d’olive et de vin, des sacs de patates et des sacs informes. Toutes ces délivrances se font bien sûr dans des cris de joie, de colère, de peur, de tristesse et de débrouille. Tout le monde est pressé d’en finir.
(…)
J’ai fêté mes treize ans en mai. Je me prépare à cette arrivée en France depuis six ans, depuis que mon père nous a quittés un matin de 1965.

Isabel Mesquita – 2004