{"id":1244,"date":"2014-03-18T12:35:59","date_gmt":"2014-03-18T11:35:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.memoria-viva.fr\/?p=1244"},"modified":"2014-03-18T12:35:59","modified_gmt":"2014-03-18T11:35:59","slug":"portrait-dun-emigre-miguel-padeiro","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.memoria-viva.fr\/mv2-archives\/?p=1244","title":{"rendered":"<!--:fr-->Portrait d\u2019un \u00e9migr\u00e9 &#8211; Miguel Padeiro<!--:--><!--:pt-->Portrait d\u2019un \u00e9migr\u00e9 &#8211; Miguel Padeiro<!--:-->"},"content":{"rendered":"<p><!--:fr--><\/p>\n<h1 style=\"text-align: justify;\"><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tu sais, ses mains sont sales, elles bougent peu mais t\u2019ass\u00e8nent d\u2019elles-m\u00eames des histoires bruyantes et \u00e9vasives, trop mais pas assez, toujours trop mais pas assez. Elles l\u2019ont trahi plusieurs fois, m\u2019ont tenu, secou\u00e9, caress\u00e9, battu aussi. Elles portaient cette valise qui se d\u00e9robe soudain au-dessus du rio T\u00e2mega, et d\u00e9sormais restent seules, se r\u00e9fugient dans les poches trou\u00e9es d\u2019un pantalon au gris d\u00e9teint. J\u2019aurais presque honte des miennes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 lorsque nous discutons en silence, qu\u2019il regarde sa t\u00e9l\u00e9vision toujours allum\u00e9e et que je fais mine de regarder quelque point invisible parterre ou sur le mur, mes mains fines et m\u00e9ticuleuses comme des pattes d\u2019araign\u00e9e, silencieuses comme un chien battu. J\u2019en aurais honte comme de ma valise \u00e0 roulettes qui n\u2019incommode personne, de mes \u00e9tag\u00e8res trop sages o\u00f9 se c\u00f4toient mollement, sans se d\u00e9fier, La Peste et L\u2019Intranquillit\u00e9, de mes habits si neufs que je crois ne les avoir jamais port\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mes mains sont propres, resteront seules et sans histoire. Le monde d\u00e9roule sa trame ailleurs, dans les plus petits plis de ses gros doigts boudin\u00e9s o\u00f9 les poussi\u00e8res s\u00e9diment\u00e9es s\u2019enlisent, que mille lavages n\u2019\u00e9vacueront plus. Elles ont tra\u00een\u00e9 pinceaux et parpaings, sem\u00e9 canalisations, murs et trottoirs dans cette ville qui appartient \u00e0 aux autres, ouvert la fameuse gamelle du travailleur, ah\u00a0! comme je hais depuis lors les gamelles\u00a0! La sienne \u00e9tait m\u00e9tallique, rouge, haute et trap\u00e9zo\u00efdale, aussi humble que possible, et maman la remplissait d\u2019un tas de choses qui, m\u00e9lang\u00e9es de la sorte comme en quelque fosse commune, me paraissaient toujours immangeables. La gamelle de papa, je ne le savais pas encore, allait se rappeler \u00e0 moi encore longtemps. Cadav\u00e9rique il s\u2019en allait le matin, ignorant de sa propre tristesse qu\u2019il enterrait pourtant le soir dans du vin de mauvais go\u00fbt.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Petit pourtant, je voulais \u00eatre \u00ab\u00a0travailleur\u00a0\u00bb &#8211; comme papa. J\u2019\u00e9tais press\u00e9 de grandir, je voulais tenir le r\u00f4le de celui qui parlait et criait le plus fort, d\u00e9couvrait le soir ses grandes mains pleines de peinture blanche et \u00e0 qui maman servait une \u00e9paisse <i>sopa de feij\u00e3o<\/i><a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> qu\u2019\u00e9paississaient encore de gros morceaux de choux, de navets et de chorizo, et le pain qu\u2019ajoutait encore papa sous mon regard attentif. Je voulais moi aussi \u00eatre un grand homme, persuad\u00e9 de ce que papa, une fois dehors, criait sur les autres comme \u00e0 la maison et peignait ce qu\u2019il voulait, o\u00f9 il voulait, avec les teintes que lui seul choisissait. Dans les aventures que j\u2019\u00e9chafaudais, avachi parterre, et o\u00f9 s\u2019entrechoquaient sous mes doigts cruels de petites voitures de toutes les couleurs, c\u2019\u00e9tait toujours moi qui gagnais les combats contre les m\u00e9chants et j\u2019imaginais que papa, tout en inventant quelque part des immeubles debout sous le regard \u00e9bahi de nombreux admirateurs, pouvait regarder mes victoires \u00e0 travers une bo\u00eete magique qu\u2019il aurait \u00e9videmment construite de ses mains. En r\u00e9alit\u00e9, petit, je ne savais pas ce qu\u2019\u00e9tait un patron, j\u2019ignorais la complexit\u00e9 des cat\u00e9gories sociales, je ne savais pas non plus qu\u2019on pouvait \u00eatre \u00e9tranger et parler avec un accent. Ces d\u00e9couvertes tardives marqu\u00e8rent, je crois, la fin de mon innocence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est alors, me semble-t-il, que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 arracher la peau du bout de mes doigts, laissant croire \u00e0 une nervosit\u00e9 quelconque comme l\u2019autre l\u00e0, Berthe, qui se ronge les ongles, m\u00e2chonne un crayon et r\u00e2le sans cesse sur ses p\u00e2les gosses mal d\u00e9grossis. J\u2019arrache aussi la peau de mes l\u00e8vres \u2013 elles saignent parfois. D\u00e9multipliant ainsi les traces de ma pr\u00e9sence, mes inutiles bouts de peau qui s\u2019enfoncent en m\u00eame temps dans l\u2019oubli, je fais de mes espoirs d\u2019ubiquit\u00e9 un vague r\u00eave heureux tout juste troubl\u00e9, le matin, par l\u2019odeur d\u2019eau chaude que me renvoie le four \u00e0 micro-ondes ou par les cris de ces satan\u00e9s \u00e9boueurs dont les noms et les paroles m\u2019\u00e9chappent. De ces bouts de doigts \u00e9parpill\u00e9s ne na\u00eet qu\u2019une certitude\u00a0: l\u2019envie de les user \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre ailleurs ou partout ou un autre. Il me faut les \u00e9puiser pour le rejoindre quelque part au fond de ses pens\u00e9es distraites et percevoir, ne serait-ce qu\u2019un peu, la rugosit\u00e9 du temps qui le ronge.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car papa a les mains ab\u00eem\u00e9es qui ne disent pas tout, \u00e0 la mani\u00e8re de ces vieilles maisons aux pierres croulantes qui se dressent encore \u00e0 demi au milieu de vergers laiss\u00e9s aux mauvaises herbes, de ces vieilles b\u00e2tisses dont plus personne ne dira rien sauf lorsque, \u00e0 l\u2019occasion d\u2019un rapide d\u00e9tour au d\u00e9but d\u2019un circuit touristique, une voix d\u2019enfant s\u2019\u00e9l\u00e8vera comme en songe, <i>maman, regarde la maison l\u00e0-bas, elle est abandonn\u00e9e\u00a0?<\/i> Je n\u2019ai, du reste, jamais su ce qu\u2019est devenue la vieille gamelle rouge que papa emmenait tous les matins. Peu importe, \u00e0 vrai dire, je ne partirai pas \u00e0 sa recherche\u00a0: papa a accompli le seul voyage qui vaille. Je peux toujours courir, je n\u2019y verrai rien.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p align=\"left\"><i>Miguel Padeiro<\/i><\/p>\n<p align=\"left\"><i>Octobre 2007<\/i><\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref\">[1]<\/a> Soupe de haricots, en portugais.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p><!--:--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu sais, ses mains sont sales, elles bougent peu mais t\u2019ass\u00e8nent d\u2019elles-m\u00eames des histoires bruyantes et \u00e9vasives, trop mais pas assez, toujours trop mais pas assez. Elles l\u2019ont trahi plusieurs fois, m\u2019ont tenu, secou\u00e9, caress\u00e9, battu aussi. 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