{"id":941,"date":"2014-02-04T12:52:04","date_gmt":"2014-02-04T11:52:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.memoria-viva.fr\/?p=941"},"modified":"2014-03-18T12:08:14","modified_gmt":"2014-03-18T11:08:14","slug":"voyage-au-pays-de-letranger-par-isabel-mesquita","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.memoria-viva.fr\/mv2-archives\/?p=941","title":{"rendered":"<!--:fr--> Voyage au Pays de l&rsquo;\u00e9tranger &#8211; par Isabel Mesquita<!--:--><!--:pt--> Voyage au Pays de l&rsquo;\u00e9tranger &#8211; par Isabel Mesquita<!--:-->"},"content":{"rendered":"<p><!--:fr--><b>\u00a0Voyage au Pays de l&rsquo;\u00e9tranger<\/b><\/p>\n<p>(\u2026)<br \/>\n\u00a0\u00bb Adeus \u00ab\u00a0, \u00a0\u00bb Adeus \u00a0\u00bb ! Mes oreilles bourdonnent encore des sanglots et des pleurs. Mes mains et ma peau palpent toujours la tristesse de ces \u00a0\u00bb adeus \u00a0\u00bb . Dans ma t\u00eate un dur combat se d\u00e9roule opposant d\u00e9sir de partir en France et d\u00e9sir de rester \u00e0 Benavente. Dans mon ventre, mes entrailles dansent un fandango endiabl\u00e9 qui me fait mal.<br \/>\nJe suis l\u00e0. Pr\u00e9sente \u00e0 tout, faisant provision de ces derniers instants, comme si demain je devais mourir \u00e0 cette vie.<\/p>\n<p>Je suis habill\u00e9e d&rsquo;un pantalon jaune, avec des grandes fleurs. C&rsquo;est la premi\u00e8re fois que j&rsquo;en porte un et j&rsquo;ai l&rsquo;impression d&rsquo;enfreindre un interdit en le mettant. Mais ma m\u00e8re, qui a d\u00e9j\u00e0 fait le long voyage Lisbonne-Paris, veut absolument que je sois ainsi v\u00eatue pour me prot\u00e9ger des regards des hommes dans le train. \u00a0\u00bb Il ne faut pas que tu montres tes jambes \u00ab\u00a0, me dis ma m\u00e8re d&rsquo;une voix \u00e0 cheval entre l&rsquo;autorit\u00e9 et la protection.<br \/>\nA nos pieds nos valises attendent, bourr\u00e9es \u00e0 craquer de tous nos v\u00eatements. Nous partons pour une dur\u00e9e ind\u00e9termin\u00e9e. Nos billets sont un aller simple. Assis dans les deux voitures nous nous dirigeons vers Lisbonne. \u00a0\u00bb Esta\u00e7\u00e3o de Santa Apol\u00f3nia \u00ab\u00a0.<br \/>\nDans cette gare immense, des centaines de personnes, peut-\u00eatre des milliers m&rsquo;\u00e9crasent de leur nombre et de cette atmosph\u00e8re de rupture, de d\u00e9chirure. Des trains arriv\u00e9s en gare une odeur naus\u00e9abonde s&rsquo;\u00e9chappe, une odeur de corps fatigu\u00e9s, harass\u00e9s par vingt quatre heures de voyage, une odeur de nourriture avari\u00e9e et d&rsquo;urine. Je suis prise de naus\u00e9e. Et mes yeux ont toujours du mal \u00e0 s&rsquo;ouvrir, les poches n&rsquo;arrivent pas \u00e0 se d\u00e9gonfler. J&rsquo;ai toujours envie de pleurer.<\/p>\n<p>Notre compartiment est au milieu du train. Pour l&rsquo;atteindre mon p\u00e8re donne le ton : crier, bousculer, pousser, engueuler, \u00eatre les plus forts ! et \u00e0 cinq on impose. Les valises ?\u2026 Trop de bagages ?\u2026 Mon fr\u00e8re \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du compartiment, mon p\u00e8re \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, on se passe les valises et on essaye de les caler dans le compartiment. Trop petit, pas de place. Plus l&rsquo;heure du d\u00e9part approche, plus le train se remplit de gens qui crient, se heurtent, se disputent, se concentrent, dans les compartiments, les couloirs, les toilettes. Partout il y a du monde !<br \/>\n(\u2026)<br \/>\nDans ce train des odeurs fortes de nourriture me provoquent une esp\u00e8ce d&rsquo;ivresse naus\u00e9euse : \u00e7a sent la morue sal\u00e9e, la viande de porc, l&rsquo;ail et l&rsquo;oignon, le vin et l&rsquo;huile d&rsquo;olive, bien forte, et, surtout, \u00e7a sent la transpiration et les pieds ! Il fait chaud ce six ao\u00fbt. A l&rsquo;aube d\u00e9j\u00e0 je transpirais, et l\u00e0 dans ce train la chaleur \u00e9paissit les odeurs, les rend palpables, presque visibles.<\/p>\n<p>Des heures et des centaines de kilom\u00e8tres plus tard, je deviens insensible aux odeurs, aux parfums et aux bruits. Je suis odeur, parfum et bruit.<\/p>\n<p>Dans le compartiment, assis sur les si\u00e8ges, tout le monde essaye de dormir. Dans les couloirs, pr\u00e8s des toilettes, entre les wagons, partout il y a des gens qui tentent d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de caler un peu le dos, les jambes, la t\u00eate, contre une paroi, une valise, une personne inconnue. Dans notre compartiment, je suis assise face \u00e0 \u00a0\u00bb ToinoZ\u00e9 \u00a0\u00bb et je l&rsquo;observe avec tendresse. La t\u00eate pench\u00e9e sur le voisin de gauche, qu&rsquo;il ne conna\u00eet pas, mon fr\u00e8re dort profond\u00e9ment. En dormant, il bave et prononce des sons bizarres. G\u00ean\u00e9e pour le voisin, j&rsquo;essaye de r\u00e9veiller mon fr\u00e8re. Mais aussit\u00f4t ses yeux se referment et sa bouche se l\u00e2che \u00e0 nouveau. Mon p\u00e8re ne dort pas, il veille sur nous. Ma petite s\u0153ur est cal\u00e9e contre \u00a0\u00bb mae \u00a0\u00bb et dort profond\u00e9ment, et notre m\u00e8re n&rsquo;ose pas bouger pur ne pas la r\u00e9veiller.<\/p>\n<p>Je me sens sale. Mon joli pantalon jaune tout neuf a perdu son \u00e9clat. Il devient marron et gris par endroits. Et puis il y a cette odeur de petite fille mal lav\u00e9e qui me terrorise. Je n&rsquo;aime pas sentir mauvais. Dans ce \u00a0\u00bb train \u00e0 volaille \u00a0\u00bb acc\u00e9der aux toilettes est un vrai parcours du combattant. Et m\u00eame si j&rsquo;y vais, de toute mani\u00e8re, il n&rsquo;y a m\u00eame plus d&rsquo;eau au robinet du lavabo. Il faut sentir mauvais jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e. Et dans cette puanteur nous sommes tous \u00e9gaux.<\/p>\n<p>Le sept ao\u00fbt 1971. Il fait une chaleur atroce dans ce train. Nous arrivons \u00e0 Paris, Gare d&rsquo;Austerlitz.<\/p>\n<p>A l&rsquo;arriv\u00e9e mon fr\u00e8re ManelJoquim et sa femme, Manuela, nous attendent.<br \/>\nPour sortir de ce train c&rsquo;est encore pire que pour y entrer. Avec l&rsquo;aide de mon p\u00e8re j&rsquo;arrive \u00e0 m&rsquo;extirper de ce boyau g\u00e9ant. Sur le quai je regarde \u00e9bahie. Le boyau g\u00e9ant accouche par toutes ses fen\u00eatres ! D&rsquo;elles sortent indistinctement des nourrissons, des enfants, des bagages, des grandes carafes d&rsquo;huile d&rsquo;olive et de vin, des sacs de patates et des sacs informes. Toutes ces d\u00e9livrances se font bien s\u00fbr dans des cris de joie, de col\u00e8re, de peur, de tristesse et de d\u00e9brouille. Tout le monde est press\u00e9 d&rsquo;en finir.<br \/>\n(\u2026)<br \/>\nJ&rsquo;ai f\u00eat\u00e9 mes treize ans en mai. Je me pr\u00e9pare \u00e0 cette arriv\u00e9e en France depuis six ans, depuis que mon p\u00e8re nous a quitt\u00e9s un matin de 1965.<\/p>\n<p>Isabel Mesquita &#8211; 2004<!--:--><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Voyage au Pays de l&rsquo;\u00e9tranger (\u2026) \u00a0\u00bb Adeus \u00ab\u00a0, \u00a0\u00bb Adeus \u00a0\u00bb ! Mes oreilles bourdonnent encore des sanglots et des pleurs. Mes mains et ma peau palpent toujours la tristesse de ces \u00a0\u00bb adeus \u00a0\u00bb . 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